Infernale cafetière

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Tom piétinait dans l’interminable file d’attente. Au bout d’une demi-heure à subir les commentaires nauséeux d’une vieillarde sénile devant lui et les senteurs médiocres d’un jeune homme en voie de délinquance avancée derrière lui, il parvint enfin à un guichet. Il s’était soigneusement muni de l’avis de passage du facteur, et de sa carte d’identité. C’était la première fois qu’il recevait un colis ! La préposée s’enfonça dans les coulisses pleines d’enveloppes et de boîtes, puis revint avec le paquet volumineux. D’un naturel timide, et jamais convaincu, Tom demanda s’il pouvait se retirer sans autres formalités avec cet emballage cartonné qui semblait un trésor dans ses mains. Il vérifia qu’il lui était bien destiné.

Il n’attendit pas pour découvrir ses cadeaux. Il trouva un banc de pierre devant le majestueux office de tourisme, et d’un air inspiré il déchira le paquet. A l’intérieur de ce paquet, il trouva un deuxième paquet ! Il y avait aussi quelques livres, des romans aux reliures charmantes, qui feraient sensation dans sa maigre bibliothèque. Il mit au jour, également, une lettre signée d’une adorable Responsable des Adhésions, une dénommée Geneviève Loyal qui le remerciait par ces cadeaux de son inscription au Club Biblio-Cuisine, le plus grand Club de Lecteurs Cuisiniers de France. Elle était heureuse de le compter parmi les très nombreux adhérents, qui tous étaient plus ravis les uns que les autres de profiter des offres mensuelles de réduction offertes par le Club. En guise de bienvenue, ces quelques livres étaient accompagnés d’un cadeau-surprise ! C’était le deuxième paquet… Ah ! la délicieuse attention !

Tom s’empressa d’ouvrir le cadeau-surprise. Enveloppée d’un papier-bulle, une cafetière surgit de la boîte. Un petit guide vantait les mérites de cette magnifique machine qui lui revenait pour zéro euro. Tom avait de la chance ! Il eût été comblé s’il n’avait été de ces rares capricieux qui ont une sainte horreur de ce liquide imbuvable qui est pourtant l'un des plus bus du monde : le café.

Honnêtement, Tom était un peu déçu, mais il reconnaissait qu’il était gâté. Il se leva, la cafetière et ses livres sous le bras, et s’en retourna chez lui, fier de montrer aux passants qu’il n’était pas n’importe qui : le Club Biblio-Cuisine lui avait offert une cafetière splendide !

Arrivée à la maison, la cafetière du Club prit place dans la cuisine, entre le micro-ondes et la corbeille à fruits. Les livres furent rangés entre quelques fascicules et des atlas routiers.

Tom n’avait jamais fait de café, et pour cause. Il était célibataire et ses amis ne se bousculaient pas au portillon. Comme il était proprement incapable de boire une seule goutte de cet infâme potage noirâtre, il n’avait pas songé à s’offrir une cafetière. C’était parfait, en somme.

Mais comme il ne pouvait se forcer à aimer le café, la machine demeurait, inactive, et parfaitement sotte. Alors, après trois semaines d’inutilité, pour procéder au baptême, il se proposa d’inviter sa voisine du dessus, qui du reste était fort avenante. Elle semblait pouvoir être bonne camarade. Il fut très fier de pouvoir lui dire, pour la première fois : «Venez donc prendre le café à la maison». Les portes du monde social lui étaient ouvertes. Il entrait dans les conventions, c’était savoureux.

Il est difficile d’imaginer à quel point il est handicapant de ne pas supporter le goût et l’odeur du café. En toutes circonstances, un individu sociabilisé doit se tenir prêt à accepter un café. Tous les contrats se signent devant un café et les amitiés se nouent autour de cet étrange bouillon amer. Les différends se résolvent ainsi. La détente et l’instant de relaxation entre deux heures de labeur ne font pas l’économie d’un café commun. Les pauses des fonctionnaires ont même réussi à ritualiser ce moment de grâce.

Tom était un marginal. La seule voix qui dit non à la fin du dîner au restaurant quand le garçon propose un café, que tout le monde en principe accepte. Celui qui dit « pas pour moi, merci », et qui s’attire tous les regards. Et qui feint de vivre un moment agréable lorsque, coincé par les usages et sa timidité, il n’a pas su refuser et doit avaler sa tasse comme tout le monde. Dans une ambiance de nicotine, ça va de soi. Non, décidément, Tom était un marginal.

 

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